A l’occasion de la sortie de son livre « Vivre avec nos morts , Delphine Horvilleur était le 12 mars 2020 l’invitée de l’émission  «Les chemins de la philosophie » sur France Culture. Une discussion que nous avons suivie avec passion et dont l’écoute est disponible en podcast. 

Chez Une Rose Blanche, nous mettons les mots et les histoires de vie à l’honneur dans nos livres de souvenirs. C’est donc naturellement que cette interview a trouvé un écho auprès des membres de notre équipe.

Si vous n’avez pas le temps de l’écouter, voici les belles idées et thématiques que nous avons retenu et que nous vous partageons.

Accompagner les endeuillés, une vocation ancienne pour Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est une rabbin, elle accompagne les gens dans la mort et le deuil à travers sa présence et ses mots.

Cette vocation débute tout d’abord par le biais d’une histoire culturelle et familiale difficile, la Shoah. Mais c’est à 10 ans, alors qu’elle se voit mourir et s’angoisse une nuit entière d’avoir mangé un petit bout de plastique provenant d’un de ses jouets, qu’elle fait alors face personnellement à la peur de la mort. Son grand-père, rabbin lui aussi, mange alors le petit bout de plastique restant.

« Il me montrait, je crois, cette nuit-là ce que ça voulait dire de se tenir à côté de quelqu’un dans la détresse »

Delphine Horvilleur nous explique qu’à travers sa pratique, c’est à son tour de manger ce petit bout de plastique auprès des endeuillés.

 

1. Il y a un devoir des vivants de permettre à la vie d’être racontée par d’autres lieux que par la tragédie, la fin ou la maladie 

La parole et la mise en récit de la vie d’une personne disparue est une étape cruciale lors d’un décès. La vie des personnes disparues continue d’une certaine façon après leurs morts. Nous avons tendance à nous rappeler la fin de la vie d’une personne, ce qui n’est pourtant qu’une partie de celle-ci. 

« Le moment où on accompagne un mort est un moment critique, parce qu’il s’agit d’un moment où la lumière d’une vie clignote. »

Ces mots ont tout leur sens pour nous. Plutôt que de recueillir des mots de condoléances, qui expriment la douleur que l’on ressent à cause de cette séparation, avec Une Rose Blanche, nous voulons laisser une trace de ces vies clignotantes dans un ouvrage pour les proches. 

 

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 « La vie en hébreux, ça se dit Rahim (החיים), c’est un mot qui n’existe qu’au pluriel, on a tous des vies, parce qu’aucun d’entre nous n’a qu’une existence » 

La traduction de Rahim est le mot vie en français. Ce mot, qui n’existe qu’au pluriel en hébreux, appuie l’idée que chaque être vit plusieurs vies.

Cette idée venue du judaïsme tient plus du concept philosophique que de la religion. Dans la vie, on se trompe, on change, on bouge… Nous n’avons pas qu’une vie, mais une multitude de vies. Ce sont toutes ces vies, ces choix, ces rencontres, ces changements de voie qui font de nous qui nous sommes.

C’est pour cela que nous croyons nous aussi que c’est un devoir de rendre hommage à nos morts en racontant leurs vies et pas seulement la fin.

 

2. La mort est une cassure qui fait tout le temps partie de nos vies

Delphine Horvilleur explique à quel point la vie et la mort sont reliées. Il n’y a pas d’échappatoire à la mort mais on ne peut pas vivre sans mourir.

La vie, en général, est constituée de cassures sur lesquelles nous nous construisons, et la mort est une de ces cassures. « Il existe la possibilité de faire le choix de la vie même quand la mort est là »

Accepter les cassures et reconstruire par-dessus est intimement lié à la notion de vie et de mort. Il faut accepter la mort pour vivre pleinement.

 

Comprendre que la mort fait partie de la vie : la consolation 

Delphine Horvilleur évoque la difficulté que l’on peut ressentir à consoler un être en deuil. En effet, les mots sont souvent maladroits. Dans une société où la mort est un tabou, on n’apprend pas à consoler l’inconsolable.

Nous sommes tous en quelque sorte des enfants face à la mort car on ne nous l’apprend pas.

 

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 3. Le rite sert à dire sans le mot, ce que les mots n’arrivent pas à dire

Que l’on soit croyant ou non, les rites sont présents dans notre vie. Les rites et les textes ont une valeur consolatrice. L’homme est un être d’histoires.

Dans la religion juive, Delphine Horvilleur explique qu’on déchire un vêtement au cimetière. A travers cette métaphore de tissu déchiré, on exprime la douleur du deuil. Toute sa vie, la personne endeuillée vivra avec un bout de tissu déchiré.

Les rites ne sont pas seulement religieux. Chaque humain peut construire son propre rite.

 

Le rire est une supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive 

Une des références culturelles que la rabbin évoque dans cette intreview nous a marqué chez Une Rose Blanche. Elle vient du cinéaste Woodie Allen qui dit «Depuis que je sais que je vais mourir, je ne suis pas complètement détendu ».

L’homme étant connu pour son hypocondrie, cette phrase n’a rien d’étonnant. Drôle mais aussi pleine de sens, elle exprime la peur que beaucoup d’entre nous avons, celle de la mort. La rabbin elle-même confie en avoir peur.

Rire de la mort est une façon d’accepter ce que l’on ne peut contrôler. Évidemment le rire n’est pas ce qui nous vient à l’idée lors d’un deuil et il peut paraître totalement déplacé. Mais rire est aussi un moyen de continuer la conversation avec nos morts.

Nous finirons sur cette phrase de Delphine Horvilleur qui résume notre pensée, l’importance de la transmission :

« Quand la mort surgira, il faut nous efforcer que nos proches aient les moyens de faire gagner la vie face à la mort, par les mots, le langage, le récit ». 

 

En savoir plus sur Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est née en 1974 à Nancy, femme rabbin issue de grands-parents survivants des camps de concentration, elle appartient à plusieurs organisations juives libérales. Après des études de journalisme, et même de mannequinat, elle travaille en tant que journaliste à Paris et New York. C’est en 2008 qu’elle devient Rabbin, elle exerce son métier tout en publiant dans divers médias tel que Le Monde ou le ELLE.

 

Photo de l’article : couverture du livre, Vivre avec nos morts, Grasset