Comment dire au revoir tant qu’il est encore temps

Lindsay nous raconte comment elle a pu dire au revoir à sa mère avant qu’elle ne s’éteigne. Elle y explique le bien que cela lui a apporté et nous partage ses conseils pour trouver le courage de faire ses adieux à son parent en fin de vie. 
Note : cet article est issu d’une série de témoignages sur le deuil de sa mère décédée d’un cancer.

Une nuit, un mois avant que ma mère ne soit vaincue par son cancer, mon père, mes deux frères, ma soeur et moi nous sommes retrouvés dans le salon, autour de maman qui se trouvait dans cette chaise longue horrible, mais fonctionnelle, où nous passions le plus clair de notre temps pendant sa maladie (…) J’ai éteint l’émission de cuisine qui était à la télé. 

“Maman, est-ce que tu serais d’accord pour… euh… partager des souvenirs ensemble ?” ai-je demandé avec hésitation. Son regard s’est alors illuminé : “Bien sûr !”

Pendant l’heure qui a suivi, nous sommes restés autour d’elle. Lui caresser les cheveux, l’embrasser sur le front, et lui faire des câlins étaient nos meilleurs souvenirs partagés avec elle. On a fait un tour de table, chacun d’entre nous lui disant à quel point on l’aimait et à quel point elle était la meilleure maman du monde, la meilleure femme, la meilleure grand-mère. Elle a partagé son amour, ses espoirs, ses rêves à chacun d’entre nous, nous a dit combien elle était fière de nous et combien elle était heureuse d’avoir quatre enfants aussi proches. Nous avons tous pleuré, nous avons tous ri. A un moment donné, ma mère, qui était catholique pratiquante, a prié à haute voix pour chacun d’entre nous. C’est la seule fois où, adulte, elle a prié pour moi mais je n’ai pas été contrariée. 

Si quelqu’un est prêt à réfléchir sur sa vie, avoir ces belles et longues discussions avec vous, faites-le. Ce n’est pas seulement un moment précieux, c’est vraiment de l’or pour vous, parce que vous pourrez vous remémorer ces histoires toute votre vie”. Rebecca Soffer, co-fondatrice de modernloss.com, a perdu sa mère à 30 ans et son père à 34 ans. 

Cette nuit est l’un des moments les plus précieux de ma vie. Et ma mère a ressenti la même chose : quelques semaines plus tard, alors qu’elle était allongée, son état au plus bas, comme si elle n’allait jamais se réveiller le lendemain, sa meilleure amie m’a dit que cette nuit avait été “la plus belle nuit de sa vie”. Ces mots nous ont tous apaisés. Le réconfort que cette expérience nous a apporté ne peut pas se mesurer. Alors que nous faisons notre deuil, savoir que chacun d’entre nous a eu la chance de dire à maman ce qu’elle représente pour nous est un réconfort constant. Je suis tellement heureuse que nous n’y ayons pas renoncé. 

Parce que nous y avions presque renoncé. C’est ce genre de chose que vous essayez désespérément de repousser, en espérant ou en croyant même que vous n’en n’avez pas besoin. J’avais réfléchi à cette discussion quelques mois avant d’en parler séparément avec chacun de mes frères et soeurs ainsi qu’à mon père, pour savoir ce qu’ils en penseraient. J’ai été surprise de voir que l’enthousiasme presque immédiat qu’ils ont tous montré. Je pensais qu’ils seraient contre tout ce qui impliquait d’admettre qu’elle était proche de la mort. « Dans le pire des cas, elle sait combien nous l’aimons depuis toujours ! » me suis-je dit, optimiste. Mais je n’ai pas eu besoin d’en faire des tonnes. Ils étaient tous partants. 

Pourquoi dire au revoir est si important ? 

Beaucoup d’entre nous n’auront même pas la chance de réfléchir à la possibilité d’avoir cette dernière discussion, dans le cas par exemple du décès soudain d’un parent. Mais pour ceux dont les parents souffrent d’une maladie et entrent en phase terminale, ces conversations sont tout simplement la meilleure idée, la meilleure chose que vous pouvez faire. 

“D’après mon expérience, les gens qui sont gravement malades et mourants sont conscients de leur maladie et pensent aussi bien à leur vie qu’à leur mort. Soulever le sujet semble souvent tabou, mais c’est en fait très important et utile”, explique le psychologue Kristina Hallett. “Souvent, la personne mourante s’inquiète de l’impact sur ceux qu’elle va laisser derrière. Ainsi, avoir cette conversation lui donne la possibilité de partager ses pensées et sentiments”. 

“J’ai essayé d’être forte pour ma mère. J’ai retrouvé plus tard une lettre qu’elle n’avait pas pu envoyer à une amie dans laquelle elle disait penser que nous ignorions tous le fait qu’elle allait probablement mourir. Je me suis sentie très mal. Si j’avais pu faire les choses différemment, je reviendrais en arrière et demanderais à ma mère si elle veut en parler, au lieu de simplement essayer de l’ignorer”. Jen, a perdu sa mère à 24 ans. 

Dans le cas de ma mère, c’était la première fois que quelqu’un dans la famille traitait sa maladie comme si elle était en phase terminale. Elle avait l’air soulagée que nous parlions de ce sujet tabou de manière franche et sans détours. Quelques années après, je repense à la solitude qu’elle a dû ressentir… Elle voulait tellement qu’on prenne conscience de sa morte imminente, et en même temps, elle ne voulait pas nous effrayer ou nous contrarier en l’évoquant elle-même.

Cela aurait été une occasion manquée si nous avions attendu qu’il soit trop tard.

Comment initier des adieux ? 

Dire au-revoir. Par où commencer ? “Vous pouvez initier la conversation en disant quelque chose comme “Tu es tellement  important(e) pour moi. Je n’aime pas penser qu’il faut qu’on ait cette discussion, mais j’ai envie de m’assurer qu’on peut être honnête et ouvert vis-à-vis de l’autre. Serais-tu partant pour partager avec moi tes pensées sur ce qu’il se passe ?”. 

Mais il y a d’autres manières de le dire : “Une autre idée est de parcourir des photos ensemble, prendre des notes ou enregistrer des histoires qu’évoquent ces photos” explique Hallett. “Une autre idée encore consiste en partager des histoires sur l’histoire de la famille, des souvenirs.”

Jill, conseillère funéraire et fondatrice du programme Your Path Through Grief (Traverser le deuil), suggère quelque chose de similaire à ce que nous avons fait en famille : “Mon rituel préféré quand quelqu’un est mourant consiste en faire un cercle autour d’eux et demander à ceux qui sont proches d’eux de dire au mourant ce qu’ils aiment chez eux, (…) un souvenir qu’ils vont chérir pour toujours. Et pour un parent mourant, je suggère un moment de tranquillité pour que chaque enfant lui dise les choses qu’il apprécie, les choses qu’il regrette, les excuses qu’il pourrait avoir à présenter, et quelque chose dont il sera toujours reconnaissant. »

Si vous avez besoin d’être guidés dans le recueil de souvenirs et avoir un support à partager ensemble, vous pouvez prendre contact avec l’équipe de Sweet Souvenirs, spécialisée dans ce type de démarches.

En fonction des relations familiales et des personnalités de chacun cela peut impliquer de la joie comme des rires. “Etant donné que cela représente un moment intense pour chacun, se rappeler une histoire drôle ou partager un souvenir amusant peut aider à apaiser l’atmosphère” dit Sherry Cormier, spécialiste certifiée en deuil et en traumatologie.

Evidemment, il y a des situations dans lesquelles vous ne voudrez probablement rien dire à un parent mourant. Peut-être y a-t-il des différends insurmontables entre vous. Vous ne devez en aucun cas vous sentir obligé(e) de planifier ce temps si cela ne vous dit pas. Cela reste simplement mon opinion personnelle, vous pourriez avoir envie d’avoir une conversation positive. Vous pourrez, plus tard, sentir qu’un parent qui n’a pas eu ce rôle a fait du mieux qu’il a pu avec ce qu’ils ont eu à leur disposition. Si vous pouvez mettre de côté la colère que vous ressentez face à une personne mourante, vous devriez vraiment essayer, mais parfois, être simplement présent pour elle est bien assez. 

Son état s’est empiré tellement rapidement. Nous l’avons placée en soins palliatifs. Elle était toujours cohérente dans ses propos et capable de réfléchir normalement, mais son état était très variable d’un jour à l’autre. Cependant, nous avons pu avoir de nombreuses conversations pendant sa maladie, et je suis sûre qu’elle est partie en sachant qu’elle était toute ma vie”. Kate, auteure du “The dead moms club”, a perdu sa mère à 27 ans. 

Quelle que soit la manière avec laquelle vous choisissez de dire au revoir à votre proche, les experts vous suggèrent de le faire quand ils sont encore le plus lucides possible, en gardant en tête que dans la phase terminale de sa maladie, la personne peut partir d’une minute à l’autre. Quand j’y repense, je vous conseille d’avoir cette conversation quand vous apprenez que votre parent est atteint d’une maladie incurable.

Si vous avez l’opportunité de dire au revoir à un proche mourant, il vous appartient d’initier la conversation et faire de cette maladie douloureuse un cadeau pour dire au revoir. 

Cet article est le quatrième de la série de témoignages de Lindsay Robertson. Vous pouvez retrouver le précédent ici.

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Photo by Ümit Bulut on Unsplash