– Ma mère vient de m’appeler, mon grand-père vient de mourir. Je voulais te le dire avant qu’on entre en réunion car je ne me sens pas très bien.
– Ah, je suis désolé. Tu étais proche de lui ? »
Peut-être avez-vous déjà vécu un échange comme celui-ci au bureau, avec un responsable, un collègue…

Apprendre un décès au travail est particulier. Entouré de ses collègues, on se sent moins seul, mais cela fait émerger des sentiments de la sphère privée au sein du monde professionnel. Et dans la plupart des cas, les collègues n’ont aucune idée de qui est la personne que vous venez de perdre, ni de la relation que vous entreteniez avec elle.

Lorsque le lien affectif n’est pas direct, demander « Tu étais proche de lui/d’elle ? » peut paraître normal à l’annonce d’un décès. Et pourtant… cette question touche souvent à quelque chose de profond et complexe.

S’enquérir de l’état de notre collègue sans poser de question « intrusive »

« Tu étais proche de lui ? » C’est cette question d’apparence simple et sans mauvaise intention qui a provoqué récemment la colère de mon amie Christelle. Venant d’apprendre un décès au travail (celui de son grand-père), elle m’a raconté comment elle en avait parlé à son responsable. Et elle m’a surtout raconté comment, alors qu’elle était visiblement émue, son responsable lui avait posé cette fameuse question : « Tu étais proche de lui ? »

Cette question l’a soudainement mise mal à l’aise et elle a maladroitement répondu quelque chose comme « Moyennement. Enfin, c’était mon grand-père quoi.». Son responsable a alors continué à lui parler du travail comme si, une fois l’information transmise et intégrée, le tour du sujet avait été fait.

« J’avais juste envie qu’il perçoive ma vulnérabilité, me laisse le temps de digérer l’information et de faire une pause dans le travail pour reprendre à mon rythme. ».

Christelle

Qu’aurait-elle pu répondre ? « Il y avait beaucoup à dire sur le sujet mais je n’ai pas envie de raconter ma vie privée à mon manager ! J’avais juste envie qu’il perçoive ma vulnérabilité, me laisse le temps de digérer l’information et de faire une pause dans le travail pour reprendre à mon rythme. ». En bref, elle attendait un minimum de compassion.

Difficile de trouver les mots lorsque l’on parle de mort au travail

On ne vous posera pas la question « Tu étais proche de lui ? » ou pire « Ah bon, tu étais proche de lui ? » si vous êtes totalement effondré en annonçant la nouvelle car la réponse serait évidente.

Dans le cas de Christelle, la question posée par son responsable l’était de manière presque rhétorique. Son responsable ne lui demandait bien évidemment pas de quantifier son lien avec son grand-père pour jauger si elle en serait proportionnellement affectée.

Seulement, poser une question fermée évite souvent de parler de sentiments, chose avec laquelle beaucoup de personnes sont mal à l’aise. Le résumé binaire proche/pas proche facilite l’approche de celui qui pose la question. Répondre « oui très », « non pas trop », « un peu mais ça va » évite de mettre des mots sur des sentiments complexes. En fin de compte, la question « Étais-tu proche de lui ? » témoigne de la difficulté d’interroger une personne sur ses sentiments réels.

Demander « Tu étais proche de lui ? » recouvre en fait tout un ensemble de questions qui ne sont pas faciles à poser. En particulier si le manager est maladroit, lui-même mal à l’aise devant la situation ou que c’est la première fois qu’il y fait face.

Les questions sous-jacentes et pas toujours exprimées sont : « Es-tu profondément affectée par cette nouvelle ? », « Te sens-tu en mesure de finaliser ce dossier malgré tout ? », « Souhaites-tu travailler depuis chez toi aujourd’hui pour pouvoir rejoindre plus tôt les tiens ? », « Comment puis-je t’aider à traverser ce moment ? »

Toutes ces questions sont légitimes. Mais ce n’est pas le responsable de mon amie qui les a posé, ce qui l’a profondément blessée.

Une question courte, une réponse libre

La question courte « Ça va ? » ou « Étais-tu proche de lui ? » offre la possibilité à celui qui la reçoit d’y répondre à sa manière.

Quand on vient d’apprendre un décès au travail, il n’est pas obligatoire d’en parler avec une personne dont on ne se sent pas proche. La réponse est complètement libre. Elle pourra surtout être très différente en fonction de ce qu’on souhaite dévoiler de nos sentiments.

Un simple « non, pas vraiment » ou « oui mais je ne souhaite pas en parler » suffit si l’on ne souhaite pas élaborer ou si la personne en face n’est pas réceptive.

Si la personne qui pose la question est attentive et si l’on veut se confier à elle, s’être vu demandé « étais-tu proche de lui ? » peut finalement être pris comme une question ouverte. « Oui, mais ça va aller, je préfère rester concentrée sur mon travail pour ne pas y penser. » « Oui et c’est difficile. Je peux t’en parler un moment ? Peut-on décaler la réunion ? »

Poser la question « tu étais proche de lui ? », une marque de compassion

Pour moi, il ne faut pas bannir la question : elle ouvre une porte et offre la possibilité d’une discussion plus approfondie. Si l’endeuillé souhaite rebondir, il le fera.

Pensez-y la prochaine fois que vous êtes dans cette situation : quelle est la vraie question que vous voulez poser. Voulez-vous être poli ? Ou voulez-vous réellement vous enquérir de l’état dans lequel se trouve votre ami(e)/collègue ? Si le but est de lui dire que vous êtes là pour lui et qu’il peut en parler, cette question pourrait bien être le début d’une discussion beaucoup plus riche.

Pour exprimer sa compassion avec une personne endeuillée dans votre entourage, vous pouvez lui partager quelques textes du blog qui pourront l’aider dans cette étape. Vous pouvez aussi lui suggérer d’initier un livre d’or Une Rose Blanche, démarche réconfortante dans le deuil.

Photo de l’article : Easton Oliver